C’est une véritable marée humaine qui est arrivée sur les côtes de Ceuta, enclave espagnole qui a une frontière terrestre avec le Maroc. Les premiers migrants ont commencé par entrer illégalement dimanche 16 mai 2021 en passant par la mer à bord d’embarcations de fortune. Le flux des arrivées a explosé lundi 17 mai puisque les autorités de Ceuta ont enregistré plus de 5.000 migrants, dont un millier de mineurs. Un adolescent a perdu la vie en se noyant au cours de la traversée.

«Qu’est ce qui a conduit nos peuples à ces fins dramatiques? Des milliers de Marocains et d’Africains se sont déplacés, à la nage, vers la ville espagnole de Ceuta, à partir de la ville marocaine de Fnideq»

Lors de cette seconde journée, de nombreux migrants ont pénétré illégalement en passant par la voie terrestre, en forçant les barrières qui séparent les deux pays. Certains habitants de Ceuta n’hésitent pas à parler «d’invasion» puisque les forces de l’ordre espagnoles tentent de juguler les tentatives d’entrées qui se poursuivent encore. La situation est telle que Madrid a dû mobiliser son armée.

Mesure punitive

Cette vague migratoire sans précédent est le résultat de l’inaction des services de sécurité marocains aux frontières avec l’enclave espagnole. En effet, les deux États sont liés par une série d’accords en matière de sécurité et de migration. Pour certains observateurs, Rabat a ouvert délibérément les vannes des clandestins pour punir Madrid d’avoir accueilli, le 21 avril dernier, le Président sahraoui et secrétaire général du Front Polisario, Brahim Ghali, qui souffrait de complications liées au Covid-19. La reprise de la guerre au Sahara occidental au mois de novembre 2020 a conduit à l’arrêt du processus de dialogue entre les deux parties qui était déjà très fragile. L’Espagne, force coloniale historique au Sahara occidental, se retrouve donc confrontée à une situation complexe en accueillant Brahim Ghali secrètement dans un hôpital de Logrono, ville du nord du pays.

Khalid Mouna, professeur en anthropologie à l’université Moulay Ismaïl de Meknès, spécialiste du trafic de stupéfiants et des questions migratoires, confirme au micro de Sputnik que ce qui se produit à Ceuta intervient en réaction à cette prise en charge sanitaire du dirigeant sahraoui.

«Il est évident que c’est lié à l’hospitalisation de Brahim Ghali. Le Maroc a la possibilité d’exercer une forte pression à travers cette question de la migration. Je pense que les Marocains sont déjà en négociations avec le gouvernement espagnol. Ce que Rabat n’a pas du tout apprécié, c’est que le ministère espagnol de l’Intérieur collaborait avec les services de renseignements algériens dans la gestion de l’affaire de l’hospitalisation de Brahim Ghali. Je pense que cet épisode va bientôt prendre fin. Les Marocains qui sont arrivés à Ceuta vont être refoulés, les mineurs seront placés dans des centres d’accueil puis rejoindront ensuite leurs proches au Maroc», explique Khalid Mouna.

 

Sauf que le professeur en anthropologie préfère parler «d’exode collectif» plutôt que de migration. Selon lui, il y a une confusion en matière de migration au Maghreb. «Il n’est pas possible de comparer le phénomène migratoire au Maroc avec ce qui se produit en Algérie ou en Tunisie». Ainsi, depuis le début des années 2000, il a été constaté une nette régression des départs clandestins par voie maritime des côtes marocaines vers l’Espagne. «Cela vient confirmer que le flux important de Marocains auquel nous assistons ces derniers jours vers Ceuta est d’ordre politique plutôt que d’ordre migratoire». Le professeur rappelle une anecdote pour illustrer la puissante capacité des autorités marocaines à utiliser ce levier.

«En août 2014, un navire de la Guardia espagnole a intercepté le yacht du roi Mohammed VI au large de Ceuta. Le roi, qui était à bord, téléphone sur le champ au roi d’Espagne pour se plaindre. Felipe VI contacte le ministre de l’Intérieur afin qu’il règle cette bavure avec le préfet de Ceuta. Mais quelques jours après, environ 400 migrants arrivaient clandestinement à bord d’embarcations sur les plages de Tarifa, en Andalousie».

Le retour des Maures

La menace de recourir à cet exode massif plane sur l’Espagne, mais aussi sur l’ensemble des pays européens. Khalid Mouna note que cette stratégie a été mise en œuvre par Rabat lors de deux périodes très précises: «lorsque l’Union européenne commence à voter des accords de pêche avec le Maroc et que les lobbys qui travaillent pour le compte du Front Polisario et de l’Algérie tentent de faire pression pour ne pas inclure les côtes du Sahara occidental. Les signaux sont également envoyés lorsque l’Espagne tente de limiter l’entrée sur le marché européen des produits agricoles marocains».

«Le Maroc sait profiter de la situation géostratégique qu’il a avec l’Espagne pour régler certains problèmes. À chaque fois qu’il y a des tensions politiques avec l’Espagne, le Maroc lâche les migrants. Il ne faut pas perdre de vue que l’arrivée en grand nombre de Marocains sur le territoire espagnol est perçue dans sa dimension historique par l’opinion publique. Ce sont El Moros, les Maures, qui lancent la reconquête de l’Espagne. Le Maroc peut asphyxier économiquement Ceuta comme il peut la coloniser avec sa population», souligne-t-il.

 

Cette stratégie semble aujourd’hui totalement assumée par Rabat. «Pourquoi les gouvernements européens seraient-ils les seuls à agiter le spectre des migrants lors des élections? Chacun trouve son intérêt dans l’utilisation de ce dossier», affirme le professeur Khalid Mouna qui plaide pour une politique commune des pays de la partie occidentale du sud de la Méditerranée

«Le Maroc ne pourra pas gérer seul ce dossier, il est trop complexe. Les pays du Maghreb ont intérêt à utiliser ce dossier pour faire pression sur l’Europe. Mais ils doivent agir de façon coordonnée. Si le Maroc, l’Algérie, la Tunisie et la Libye ont une position claire et parlent d’une seule voix, ils seront très puissants. Mais les Algériens sont totalement absents sur ce dossier et ne veulent même pas en parler, les Tunisiens se montrent plutôt timides», ajoute le professeur en anthropologie.Toutefois, il est évident que dans le cas du Maroc, de la Tunisie et de la Libye, l’utilisation de ce levier reviendrait à renier les accords passés avec l’Union européenne en matière de gestion des flux migratoires à partir du continent africain. Des accords que l’Algérie a refusé de signer. Ce qui confirme encore une fois la différence de vision au sujet de ce dossier.   SPUTNIK

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